Pourquoi je culpabilise quand je prends du temps pour moi ?

Ça y est.

Tu as enfin réussi à dégager deux heures pour toi.

Personne ne te demande rien. Tu pourrais simplement profiter.

Et pourtant…

« J’aurais peut-être dû rester à la maison. »

« J’ai encore tellement de choses à faire. »

« Je pourrais au moins répondre à mes messages. »

« Ça fait quand même cher juste pour moi. »

Alors tu as pris du temps pour toi… mais une partie de toi est restée avec tout ce que tu penses devoir faire pour les autres.

Si tu te reconnais, cette culpabilité n’a rien d’exceptionnel. Elle a notamment été étudiée chez les mères, les aidantes et dans les moments de loisirs. Mais elle n’a pas non plus une cause universelle : culpabiliser ne prouve pas automatiquement que tu as une « blessure émotionnelle » particulière ou un problème psychologique.

La question intéressante est plutôt :

pourquoi, chez toi, faire quelque chose pour toi donne-t-il parfois l’impression que tu devrais être en train de faire autre chose ?

Prendre du temps pour soi… sans vraiment se l’autoriser

Il existe une différence assez subtile entre avoir du temps et s’autoriser à le prendre.

Tu peux avoir une heure devant toi et immédiatement la remplir.

Tu peux réserver un massage et penser pendant la séance à ce qu’il reste à faire.

Tu peux partir déjeuner avec une amie et regarder l’heure parce que tu as l’impression d’être partie depuis « trop longtemps ».

Ou t’acheter quelque chose et penser aussitôt :

« J’aurais plutôt pu utiliser cet argent pour les enfants. »

Le moment existe.

Mais intérieurement, tu n’as pas complètement l’impression d’avoir le droit d’en profiter.

Une étude publiée en 2026 s’est justement intéressée à la leisure guilt, c’est-à-dire au malaise ou à la culpabilité ressentis lorsqu’on passe du temps à une activité de loisir plutôt qu’à quelque chose perçu comme productif. Dans l’étude quotidienne menée par les chercheurs, cette culpabilité apparaissait en moyenne dans 14 % des occasions de loisir et davantage chez les femmes, les personnes plus jeunes et celles ayant un statut socio-économique plus faible. Les personnes davantage sujettes à cette culpabilité rapportaient également moins de bénéfices psychologiques de leurs loisirs.

Ça ne signifie pas que 14 % de ton temps libre sera gâché par la culpabilité, ni que toutes les femmes fonctionnent ainsi. C’est un résultat moyen obtenu dans les populations étudiées.

Mais cela confirme quelque chose d’intéressant : on peut avoir du temps libre sans réussir pleinement à le vivre comme du temps libre.

Pourquoi les femmes peuvent-elles être particulièrement concernées ?

Il faut être prudente ici.

Je ne vais pas te dire : « Les femmes culpabilisent parce qu’elles sont naturellement faites pour s’occuper des autres. »

Ce serait à la fois réducteur et scientifiquement injustifié.

Les chercheurs s’intéressent plutôt aux rôles sociaux, aux attentes familiales, au travail de care, à la parentalité et aux représentations de ce que devrait être une « bonne mère », une « bonne compagne » ou une femme qui arrive à tout gérer.

Des recherches qualitatives récentes auprès de femmes d’âge moyen décrivent justement la façon dont activité professionnelle, responsabilités familiales, soin apporté aux autres et temps personnel peuvent entrer en tension. Les autrices rapportent notamment que le fait de se donner la priorité peut s’accompagner chez certaines femmes d’un sentiment de culpabilité ou de ne pas « mériter » ce temps.

Chez les aidants familiaux aussi, la culpabilité liée au fait de prendre soin de soi a été suffisamment retrouvée pour constituer une dimension spécifique d’un questionnaire scientifique sur la culpabilité des aidants.

Cela ne permet pas de dire pourquoi toi, tu culpabilises.

Mais ça permet au moins d’éviter de réduire cette expérience à un simple : « Il faut que tu apprennes à penser à toi. »

Quand tout le monde passe avant toi

Il y a parfois un fonctionnement qui s’installe progressivement.

Tu t’occupes des enfants, tu penses aux rendez-vous, tu anticipes les courses, tu demandes si tout le monde va bien, tu réponds au travail, tu aides quelqu’un qui a besoin de toi.

Et lorsque tout est enfin réglé… là, éventuellement, tu t’occupes de toi.

Sauf qu’évidemment, tout n’est jamais réglé.

Il restera toujours une machine à faire, un message auquel répondre, un papier à remplir ou quelque chose à prévoir pour demain.

Si ta règle devient : « Je prendrai du temps pour moi quand j’aurai terminé tout le reste »,

ce moment risque de ne jamais arriver.

Et cela rejoint naturellement ce que nous avons vu dans mon article « Pourquoi je n’arrive pas à me détendre même quand je ne fais rien ? » : arrêter physiquement une activité ne signifie pas forcément que tout ce que tu gères mentalement s’arrête avec elle.

Femme gérant plusieurs tâches du quotidien et les besoins de sa famille

« Mais penser à moi, c’est égoïste »

C’est probablement l’une des croyances les plus intéressantes autour de ce sujet.

Être égoïste, ce serait ne tenir compte que de ses propres intérêts au détriment systématique de ceux des autres.

Prendre soin de toi n’est pas la même chose.

Dormir suffisamment, avoir des relations sociales, bouger, manger correctement ou prendre du temps pour certaines activités qui te font du bien font partie des comportements que l’OMS inclut dans une conception large des autosoins et des habitudes favorables à la santé. Les autosoins ne remplacent évidemment pas les soins médicaux lorsqu’ils sont nécessaires.

Et prendre soin de toi peut aussi simplement signifier : lire pendant une heure, aller marcher, ne rien faire, voir une amie, prendre un bain, ou venir recevoir un massage.

Tu n’as pas besoin de transformer chaque moment pour toi en activité « bonne pour la santé » pour le rendre légitime.

Tu peux aussi faire quelque chose simplement parce que tu en as envie.

Pourquoi cette culpabilité peut-elle être si tenace ?

Parce que la culpabilité n’obéit pas toujours à un raisonnement logique.

Tu peux savoir parfaitement que tu as le droit de prendre une heure pour toi et malgré tout ressentir :

« Je devrais être avec mes enfants. »

« Mon conjoint travaille pendant que moi je suis là. »

« Je n’ai rien fait de productif cet après-midi. »

« Je dépense de l’argent pour quelque chose qui n’est que pour moi. »

Une étude portant sur 143 mères de jeunes enfants a notamment étudié la culpabilité ressentie lorsqu’elles prenaient du temps pour des comportements favorables à leur santé, comme l’activité physique, l’alimentation ou le sommeil. Les résultats montraient un lien entre autocompassion, culpabilité maternelle et comportements de santé, mais l’étude était transversale : elle permet d’identifier des associations, pas de démontrer une relation de cause à effet.

Et c’est une nuance importante.

Il n’existe pas une équation scientifique du type : « Femme + enfants + charge mentale = culpabilité. »

Nos histoires, nos valeurs, notre environnement et nos expériences sont différents.

Et si tu regardais ce que ta culpabilité te dit vraiment ?

La prochaine fois qu’elle apparaît, tu peux essayer de ne pas la chasser immédiatement.

Pas pour lui donner raison.

Simplement pour l’observer.

Tu peux te demander : « Qu’est-ce que je pense que je devrais être en train de faire à la place ? »

Puis aller un petit peu plus loin.

Si je reste ici une heure de plus, qu’est-ce qui me dérange ?

Qu’est-ce que je crains que les autres pensent de moi ?

Est-ce que je m’autoriserais ce temps aussi facilement si quelqu’un d’autre le prenait ?

Est-ce que j’ai besoin d’avoir été suffisamment productive pour considérer que je mérite de me reposer ?

Est-ce que j’ai l’impression d’enlever quelque chose à quelqu’un lorsque je me donne quelque chose à moi ?

Il ne s’agit pas d’un questionnaire psychologique.

Ce sont simplement des pistes d’observation.

Et parfois, une petite phrase revient régulièrement.

« Je dois d’abord m’occuper des autres. »

« Je ne peux pas les laisser. »

« Je dois être disponible. »

« Je n’en fais jamais assez. »

C’est là que le sujet peut devenir émotionnellement intéressant.

Femme profitant seule d'un moment calme avec un livre et une boisson chaude

Quand « je sais que j’ai le droit » ne change pas ce que je ressens

Tu peux parfaitement lire cet article et te dire :

« Oui, évidemment que j’ai le droit de prendre du temps pour moi. »

Et continuer à culpabiliser dimanche prochain.

Parce que comprendre quelque chose intellectuellement ne suffit pas toujours à modifier immédiatement une réaction émotionnelle.

C’est d’ailleurs exactement le sujet que nous aborderons dans un prochain article : « Je sais d’où vient mon problème, alors pourquoi ça me touche encore ? »

Dans mon approche de praticienne en libération émotionnelle, c’est ce décalage qui peut parfois être intéressant à explorer.

Avec TEDMI©, par exemple, l’objectif est de partir d’une réaction émotionnelle précise et d’en rechercher l’origine afin de travailler sur l’expérience ou la mémoire émotionnelle qui lui est associée.

Prenons un exemple.

Une femme sait parfaitement que ses enfants peuvent passer deux heures sans elle.

Pourtant, dès qu’elle fait quelque chose uniquement pour elle, une culpabilité très forte apparaît.

Je ne vais pas décider à sa place :

« Ça vient forcément de ton enfance »,
ou « tu as telle blessure émotionnelle ».

Nous partons de sa réaction à elle et de ce qui apparaît dans le cadre de la méthode.

Selon la problématique rencontrée, je peux également m’orienter vers RTMO© ou LBE©.

Cette approche relève de mon accompagnement en bien-être et en libération émotionnelle. Elle ne permet pas d’établir un diagnostic psychologique ou médical et ne remplace pas une psychothérapie ou un suivi médical lorsqu’ils sont nécessaires.

Le massage : une heure où tu n’as rien à donner

Il y a quelque chose que j’observe souvent autour du massage.

Certaines femmes prennent énormément soin des autres.

Et lorsqu’elles arrivent sur ma table, pendant une heure, les rôles s’inversent.

Elles n’ont rien à organiser.

Rien à donner.

Personne à écouter.

Aucun message auquel répondre.

Elles peuvent simplement recevoir.

Et ce n’est pas forcément aussi facile qu’on pourrait le croire.

Certaines continuent à penser à ce qu’elles doivent faire après. D’autres ont du mal à lâcher prise. D’autres encore me disent presque qu’elles « devraient venir plus souvent », mais qu’elles ont toujours quelque chose de plus important à faire pour quelqu’un d’autre.

Le massage ne va évidemment pas traiter la cause de cette culpabilité.

Mais il peut offrir quelque chose de beaucoup plus simple :

un espace dans lequel, pendant un moment, tu n’as personne d’autre à prendre en charge que toi.

Et parfois, rien que cela est déjà inhabituel.

Pourquoi est-il parfois difficile de lâcher prise pendant un massage ?

Massage bien-être offrant à une cliente un moment consacré à elle-même

Prendre soin de soi ne devrait pas devenir une nouvelle obligation

Il y a cependant un piège que je veux vraiment éviter.

Après avoir passé des années à entendre : « Occupe-toi des autres. »

on ne va pas remplacer cette injonction par : « Maintenant, tu DOIS prendre soin de toi ! »

Sinon, nous venons simplement d’ajouter une nouvelle case à la liste.

Méditer.

Faire du sport.

Boire suffisamment.

Prendre un bain.

Faire du yoga.

Faire son self-care.

Et culpabiliser parce qu’on n’a même pas réussi à faire tout ça.

Non.

Prendre soin de toi ne devrait pas devenir une nouvelle performance.

Parfois, prendre soin de toi sera réserver un massage.

Et parfois, ce sera simplement dire :

« Ce soir, ça attendra demain. »

Tu n’as peut-être pas besoin de mériter ton temps

Peut-être que le vrai changement commence là.

Ne plus attendre d’avoir tout terminé.

Ne plus attendre que tout le monde aille parfaitement bien.

Ne plus attendre d’être épuisée pour considérer qu’une pause est justifiée.

Et surtout, ne pas considérer automatiquement la culpabilité comme la preuve que tu fais quelque chose de mal.

Une émotion est une information sur ce que tu ressens ; elle n’est pas, à elle seule, un verdict moral.

Alors la prochaine fois que tu t’offriras une heure et que cette petite voix apparaîtra :

« Tu pourrais quand même faire autre chose… »

tu pourras peut-être simplement lui répondre :

« Oui. Je pourrais. Mais là, j’ai choisi de prendre ce temps pour moi. »

Et continuer à boire ton café.

Sans essayer d’être productive en même temps.


À découvrir également

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Suggestions de lecture :

  • S’aimer – Comment se réconcilier avec soi-même, Kristin Neff. Kristin Neff travaille sur l’autocompassion ; le livre permet d’aborder cette tendance à être beaucoup plus exigeante envers soi qu’on ne le serait envers une autre personne.
  • La charge mentale des femmes… et celle des hommes, Aurélia Schneider. Intéressant pour remettre la difficulté à prendre du temps pour soi dans le contexte plus large de l’organisation familiale, professionnelle et domestique, sans chercher une cause émotionnelle unique à tout.
  • Pourquoi les femmes font des burn out, Emily Nagoski et Amelia Nagoski. Le livre s’intéresse notamment aux attentes pesant sur les femmes, au stress et à l’épuisement. Je le présenterais comme une lecture complémentaire et non comme une source médicale permettant de diagnostiquer un burn-out.